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14 avril 2016 4 14 /04 /avril /2016 10:47

La dimension spirituelle du Monde inhérente à l’initiation maçonnique régulière

Nous avons, dans nos précédents exposés, fait référence à la symbolique de l’ « Échelle de Jacob », pivot central de la planche tracée du Rite de Style Émulation, pour caractériser la conception spirituelle du Monde à laquelle la Franc-maçonnerie régulière se rattache.

Cette référence n’est pas fortuite.

Il faut savoir en effet que le Rite « de Style Émulation » est né de « l’Acte d’Union » qui, le 27 décembre 1813 à Londres, scella la réconciliation « des Antients et des Moderns », autour de figures symboliques et de pratiques initiatiques, considérées par les deux camps, comme emblématiques de cette dimension spirituelle de la manifestation du Monde à laquelle les trois degrés initiatiques de Franc-maçonnerie régulière, conduisent les Francs-maçons.

Un franc-maçon, en effet n’est pas un homme doté de superpouvoirs, mais c’est un homme qui vit différemment, parce qu’il accède à la dimension spirituelle, c’est-à-dire à la Vie, de la manifestation du Monde.

Cette dimension spirituelle de la manifestation du Monde il l’atteint en franchissant trois portes ou degrés initiatiques : d’abord voir la dimension spirituelle de la Vie du Monde ; ensuite, après avoir vu et compris les mécanismes de la perception par l’homme de la manifestation du Monde, adapter en conséquence sa relation au Monde ; et enfin, troisième phase, rassembler et intégrer définitivement ces savoirs, en faisant mourir dans les profondeurs de notre personne les vestiges, du vieil homme déchu de la perception de la spiritualité du Monde, que nous avons été.

Cette perception spirituelle de la Vie du Monde, que la Franc-maçonnerie régulière a placée au plus profond de son système en 1813, n’est pas un hasard de l’histoire de la pensée humaine.

Elle est directement héritière de la pensée secrète (celle des élites et non pas celle de la société du Moyen Âge, demeurée païenne) issue de la symbolique évangélique chrétienne, que les métiers de bâtisseurs d’édifices religieux ont léguée à la Franc-maçonnerie spéculative et que cette dernière a scrupuleusement maintenue éloignée, des courants de pensées qui, à la Renaissance puis autour des « Lumières », ont établi le paradigme de la vision rationaliste du Monde, et l’ont placé au cœur de notre pensée ordinaire.

L’emprise culturelle du rationalisme dans la société

De fait, l’environnement culturel de la société ordinaire, est aujourd’hui encore, toujours dominé par les perceptions positivistes, fondées sur la croyance en l’existence d’une réalité objective (scientifique).

On appelle « réalité objective » la forme rationaliste de perception des choses du monde.

Le rationalisme positiviste considère comme « non réelles » (fantasmagoriques) les formes de connaissances qui ne satisfont pas les critères déterminants du « réel » édictés par la raison discursive.

Globalement, nous pouvons considérer que la perception culturelle du monde par l’homme contemporain ordinaire est positiviste, rationaliste et utilitaire.

N.B. : Précisons que le rationalisme est la doctrine qui pose la raison discursive comme seule source possible de toute connaissance réelle. Autrement dit, le réel n’est connaissable qu'en vertu d'une explication par la raison déterminante, suffisante et nécessaire. Ainsi, le rationalisme s'entend de toute doctrine qui attribue à la seule raison humaine la capacité de connaître et d'établir la vérité ;

Précisons également que le positivisme est un ensemble de courants qui considère que seules la connaissance et l'étude des faits vérifiés par l'expérience scientifique peuvent décrire (et non expliquer) les phénomènes du monde. Il rejette l'introspection, l'intuition et toute approche métaphysique pour expliquer les phénomènes, déployant une forme de philosophie mécaniste dans la lignée de certains esprits des Lumières, tentant de synthétiser le rapport du rationnel et de l'historique. (Ces définitions des mots rationalisme et positivisme sont empruntées à Wikipédia)

Le philosophe et philologue français, Émile Littré a pour sa part, défini la philosophie positive dans son « dictionnaire de la langue française », en ces termes : « La philosophie positive est l’ensemble du savoir humain, disposé suivant un certain ordre qui permet d’en saisir les connexions et l’unité et d’en tirer les directions générales pour chaque partie comme pour le tout. Elle se distingue de la philosophie théologique et de la philosophie métaphysique en ce qu’elle est d’une même nature que les sciences dont elle procède, tandis que la théologie et la métaphysique sont d’une autre nature et ne peuvent ni guider les sciences ni en être guidées ; les sciences, la théologie et la métaphysique n’ont point entre elles de nature commune. Cette nature commune n’existe qu’entre la philosophie positive et les sciences. »

Profondément structurée par la conception positiviste du Monde, l’humanité contemporaine a de fait, beaucoup de mal à prendre au sérieux tout ce qui n’est pas utilitaire. Il en va ainsi non seulement des religions et des arts, mais aussi des sentiments, tels que l’altruisme, la compassion, qui sont, dans la hiérarchie des priorités de la vie, considérés comme d’aimables faiblesses sentimentales, réservées aux personnes sensibles, qui ont du temps et de l’énergie, à perdre.

Bref, la conception du monde que notre société inculque, et à partir de laquelle la plupart d’entre-nous, pensons la vie, nous invite à n’accorder de valeur véritable, et en tout cas de valeur prioritaire, qu’aux objectifs jugés utiles à l’aune de la norme statistique de satisfaction du plus grand nombre.

Dans ce contexte, rien d’étonnant à ce que la franc-maçonnerie spirituelle, (c’est-à-dire, régulière), apparaisse comme une sorte de vestige des temps anciens où les hommes croyaient naïvement (car ils ne connaissaient pas les idées « modernes », les malheureux !) que le monde était conduit par un Dieu qui, dans le séjour des morts, les récompensait ou les punissait selon que leurs actions de vie terrestre, avaient été conformes ou non, à l’ordre naturel de la société médiévale.

Pour des esprits contemporains cette croyance, a perdu tout crédit dès lors que « la Modernité » (« les Lumières ») leur a appris à penser que ce n’est pas Dieu qui conduit le monde, mais la raison, de sorte que l’homme, élu de Dieu et doté de raison, peut et doit impérativement, dominer son destin.

N.B. : La pensée collective ordinaire du Moyen-Âge s’inscrit dans la continuité des conceptions antiques et païennes qui plaçaient l’homme sous la domination de la Nature et de l’arbitraire des Dieux (les dieux païens étant devenus les démons du Moyen Âge)

Seuls les religieux et les clercs connaissaient les Évangiles et eux seuls précisément, étaient en mesure de les enseigner à une société restée paienne et barbare, notamment en construisant des Cathédrales (à la fois maisons de Dieu au milieu du monde, mais aussi livres de pierre, et manifestations de la puissance divine et de son clergé).

On comprend dans ces conditions pourquoi, la Franc-maçonnerie spirituelle de stricte régularité, restée à l’écart de la perception rationaliste du monde a été longtemps raillée comme maçonnerie de vieille superstition par les tenants de la Franc-maçonnerie rationaliste.

On comprend aussi pourquoi, toute une branche de la Franc-maçonnerie (européenne), s’est tournée vers la Franc-maçonnerie non spirituelle, afin, déclare-t-elle en toute bonne foi, de « poursuivre » par des actions positives dans la société, la « libération » de l’homme (humanisme rationaliste).

En fait, en considération de la vulgate rationaliste, qui domine la pensée de nos sociétés contemporaines, la Franc-maçonnerie de stricte régularité, qui propose d’accéder à une dimension spirituelle de la manifestation du Monde à laquelle la plupart d’entre nous ne croient pas, semble totalement décalée, chimérique, hors du champ des réalités positives et utilitaires de la vie ordinaire.

De là, à conclure que l’initiation à la perception spirituelle du Monde, qui est l’objet de la Franc-maçonnerie régulière de 1813, est vouée à disparaître…, il n'y a qu'un pas, que nous ne franchirons pas.

La prise en compte contemporaine de la dimension spirituelle de la manifestation du Monde

Dans le contexte du rationalisme dominant la pensée ordinaire de la société contemporaine, la dimension spirituelle de la manifestation du Monde aurait dû disparaître si, par une sorte d’exigence de vérité, issue de la chrétienté, que Nietzche voyait à l’œuvre dans toute l’histoire de la pensée occidentale, voilà que tout à coup, la dimension spirituelle de la manifestation du Monde non seulement devient pensable, mais devient nécessaire, comme partie prenante du « réel », là où le rationalisme l’attendait le moins, notamment dans les sciences dures (physique quantique de la matière, matière noire en astronomie) et aussi dans les sciences anthropologiques ou humaines (prise en compte de la métaphysique par la phénoménologie).

Il se trouve en effet, que pour la pensée contemporaine la plus avancée (depuis le XXème siècle), la réalité secrète et profonde du Monde, autrement dit le Mystère, est à nouveau une donnée nécessaire « du réel pensable », même s’il demeure inaccessible à toute perception humaine. (Il ne peut être que conceptualisé, pensé, comme « réalité » nécessaire à la cohérence conceptuelle)

N.B. : La dimension spirituelle de la Manifestation du Monde est devenue un élément de la « réalité totale », nécessaire au maintien de la cohérence conceptuelle du Monde. Ainsi, la spiritualité ne repose plus désormais sur la seule croyance en l’autorité de la Parole divine révélée.

C’est là, une évolution de la vision du Monde dont la portée est considérable, y compris en Franc-maçonnerie.

Nous avons vu précédemment que, dans le monde de la pensée rationaliste, le mystère quel qu’il soit, n’est pas une « réalité » du monde, puisque le mystère, par définition, n’est pas raisonnable.

Or voilà que désormais, la pensée spéculative contemporaine la plus avancée, remet en cause ce « réalisme » tautologique en démontrant par exemple que la temporalité et les formes évanescentes (les dimensions vivantes) en lesquelles les événements de la Vie du Monde se manifestent à nous, sont de fait les manifestations non perceptibles, du réel véritable. (Le temps est une réalité, même si aucune forme ou substance de temps ne peut pas être saisie : seuls des espaces de temps, des découpages, des représentations spatiales du temps sont appréhendables. Idem pour la perception des objets du monde, que nous ne pouvons jamais appréhender totalement car leur apparition est toujours incomplète, leur « réalité » restant essentiellement dissimulés (une face cachée ou des qualités invisibles à l’œil nu, ou des qualités que seuls des instruments fonctionnels peuvent mettre en évidence, etc., on croit tenir en main, un objet, alors qu’on ne tient que quelques qualités perceptibles de cet objet ) De plus, nous ne pouvons pas « réellement » séparer un « objet » de la totalité du monde, car il n’est perçu que par référence à un fond indéterminé, (le Monde non-manifesté) sur lequel il se détache.

Par ailleurs et inversement, la pensée spéculative contemporaine, a montré que les formes conceptuelles avec lesquelles les hommes perçoivent les manifestations de la Vie, ne sont en fait que des concepts, des représentations idéelles, des êtres détachés du flux de la Vie du Monde, des fantômes catalogués, des formes laissées pour compte par la Vie du Monde, que la conscience a extraits d’une réalité globale, intemporelle et fluide, qui est celle en laquelle le Monde, bien au-delà de nos perceptions utilitaires et personnelles, manifeste spirituellement sa présence.

N.B. : Chacun sait par exemple, même si notre société ne tire pas encore les conséquences de ces savoirs trop déstabilisants pour nos perceptions et habitudes de vie, qu’en physique, lumière et matière se déterminent mutuellement, comme les manifestations extrêmes d’une unique réalité ; et chacun sait également que la perception phénoménologique de la vie suppose de recourir en toute rationalité à des « interventions » métaphysiques pour comprendre, en cohérence, la particularité remarquable de l’homme témoin, intercesseur de la Manifestation de la Vie.

Nous devons ici prendre la mesure du changement total de paradigme de pensée que ces nouvelles appréciations de la « réalité » du Monde impliquent.

Elles signifient, que la « réalité » se manifeste en fait sous une « forme spirituelle » (si l’on peut dire), autrement dit, se montre sous une forme qui précisément « ne se montre pas » mais qui circule dans l’indétermination formelle, jusqu’à ce que l’homme la regarde, pour extraire de cette indétermination formelle (spirituelle), les apparitions objectives dont il est « en attente désirante ».

Les hommes, parce que leur conscience du monde, édifie à l’intérieur d’eux-mêmes un monde conceptuel à partir de matériaux arrachés à la temporalité fugace et à l’ambiguïté formelle de la manifestation spirituelle du Monde (les apparition extérieures de la Vie totale), ne voient pas la spiritualité qui manifeste le Monde (la manifestation de la Vie), mais ils voient des objets qui se conceptualisent concrètement, sous leur regard, à partir du moment où ces objets trouvent place dans la conception et les attentes du Monde, qu’ils ont en eux.

Quant à la Vie totale, spirituelle, du Monde, elle n’est pas totalement inconnaissable par l’homme. D’abord parce que, étant le lieu objectif des objets du monde désirés par l’homme, elle est « perçue (désirée) par défaut » ; et aussi, parce que, la Vie totale du Monde est le fond indifférencié des apparitions des choses du Monde, sans lequel, les apparitions ne pourraient pas « apparaître ».

Et puisque cette perception des choses du Monde, et du Monde lui-même, est une réalité constatable et expérimentable par l’homme, force est bien de considérer que l’homme est en lien vivant, charnel avec le Monde.

De fait, l’homme reste participant à la Vie du Monde, de sorte que, bien que séparé du monde lorsque sa conscience conceptuelle (instrumentale) perçoit dans le Monde les objets qui intéressent sa vie, une partie de lui-même, la partie non-consciente, demeure en osmose directe avec la Vie.

N.B. : Ne nous méprenons pas en effet, la Vie du Monde est transcendantale. Elle est première. De sorte qu’à l’évidence, la conscience conceptuelle de l’homme, bien que transcendantale vis-à-vis du monde extérieur à l’homme, reste un instrument subordonné à la transcendance de la Vie.

L’homme non-conceptuel vit en participation directe avec la Vie du Monde et l’homme conceptuel, parce qu’il est un instrument d’objectivation des choses du monde, vit indirectement la vie du Monde. Il vit le récit de la Vie du Monde perçue par lui ; et il sait désormais (lorsqu'il a été initié) que ce récit peut être en phase (l’initié), ou ne pas être en phase (le profane), avec la dimension spirituelle de la manifestation de la Vie du Monde.

La raison a retrouvé la raison

Bien évidemment la perception de la dimension spirituelle de la Vie du Monde, à laquelle la Franc-maçonnerie régulière continue à nous initier, n’est pas une nouveauté née avec le XXème siècle. Le désir de retrouver la Réalité totale du Monde (le Paradis perdu biblique), est présent depuis toujours en l’homme, qui a toujours répondu à ce désir par le langage religieux, poétique ou artistique et, encore, initiatique. Mais la nouveauté, du siècle, c’est que, désormais la raison ne peut plus ignorer, dans ses raisonnements, la dimension spirituelle de la manifestation du réel.

La formidable nouveauté de la pensée de notre temps, est que le même désir de totalité qui était celui que l’homme cherchait dans le religieux, dans la poésie et dans les arts en général, a réapparu désormais au cœur de la raison même, dans cette ouverture de participation au Vivant et ce désir de Vérité, qui subsiste en l’homme, au-delà (en-deçà, en profondeur) de sa conscience raisonnante (pensée).

En prenant conscience de l’impossibilité pour la conscience humaine de participer directement à la Vie du Monde (ayant compris que la conscience n’est pas le lieu de la Vie, mais celui de la reconstruction idéelle de la Vie du monde), l’homme a toujours cherché, dans l’au-delà de la conscience, les éléments susceptibles de redonner du sens au récit de sa vie, de connaître l’inconnaissable, ou plutôt d’organiser sa vie en lien avec la Vie totale (ou cosmologique) du Monde.

Et comme il sait qu’il est impossible d’y parvenir directement par l’instrument de la conscience –il n’est jamais de récit de vie que par l’abstraction des mots- il le fait indirectement, par ruse de la conscience, en mêlant à son récit de vie, la part instinctive et affective de sa vie onirique, la part obscure, la part féminine et lunaire, la part non-élucidée, non accomplie qui, par-delà, la conscience qui le sépare de la Vie du Monde, demeure un moyen vivant de participation directe à la vie du Monde

Ainsi, il élabore en secret, dans la profondeur secrète de sa personne, dans le relâchement de la conscience utilitaire, dans le silence de cette conscience utilitaire que la nuit favorise, les représentations symboliques des manifestations vivantes (spirituelles) de la Vie qu’il a saisies implicitement, en aveugle, pendant le jour.

Ce mécanisme secret, qui mélange perception conceptuelle et perception vivante de la Vie du Monde, est celui de la « raison symbolique », qui, de tout temps, a été le fondement de la perception religieuse et artistique de la Vie du Monde par les hommes et qui est, à l’évidence, le fondement de toute démarche initiatique.

La pertinence maçonnique de la perception spirituelle de la Vie du Monde

Cette confirmation par la raison, d’une spiritualité originelle de la vie plus vaste que la pensée spéculative avec laquelle l’homme exprime les choses de la vie sous la forme pétrifiée des concepts, est à l’évidence, pour la Franc-maçonnerie spirituelle, une heureuse nouveauté, puisqu’elle permet de montrer à nos contemporains, aveuglés de rationalité objective, la formidable pertinence du système initiatique ancestral de participation à la spiritualité du Monde qu’ont choisis les réformateurs/conciliateurs de 1813.

Pertinence d’autant plus remarquable qu’elle est intervenue à un moment difficile où la pensée dite « des Lumières » invitait la Franc-maçonnerie à combattre, la vision religieuse du Monde, dans un désir, au demeurant légitime, de libérer l’homme des dogmatismes obtus et des dominations temporelles, des religions instituées.

Aujourd’hui, après la longue traversée du désert spirituel de l’autosuffisance de l’homme rationnel, la méthode initiatique de la Franc-maçonnerie, éclairée à nouveaux frais par la pensée contemporaine, est devenue rationnellement compréhensible, pour peu que l’on s’efforce d’analyser, en toute rigueur symbolique, la conception profonde du Monde à laquelle la Franc-maçonnerie régulière nous initie.

Il devient ainsi tout à fait possible de comprendre sans artifices, comment les mécanismes symboliques de l’initiation changent réellement la perception cosmologique que les hommes ont de leur vie (comme le font, au demeurant, toutes les initiations pratiquées depuis la nuit des temps) et aussi comment, ces mécanismes ont une effectivité opérationnelle.

N.B. : Cette approche on le voit, nous éloigne des approches sociologiques de l’initiation qui ne retiennent que l’extériorité d’une transmission de secrets de connivence qui auraient pour fonction sociologique de maintenir la cohérence interne d’un groupe d’hommes reliés par des intérêts claniques.

On peut comprendre également, combien l’initiation maçonnique est une méthode opérative en capacité de former :

- des hommes clairvoyants, c’est-à-dire ouverts à la dimension spirituelle (totale) de la Manifestation originelle du Monde ;

- ou encore -ce qui signifie la même chose- des hommes libérés des conceptions/perceptions habituelles et routinières, qui structuraient et dirigeaient jusqu’alors leur vie de profane ;

- ou encore -d’un point de vue symbolique- des hommes qui, au-delà des mots substitués qu’ils ont reçus par leur éducation, (ou leur absence d’éducation) comme autant de prêts à penser les choses de la vie, sont devenus, par l’initiation, aptes à participer à l’authenticité de la Vie cosmologique du Monde ;

- ou encore, des hommes qui avertis de l’incomplétude et l’impermanence de la perception humaine, s’emploient, par la voie de la conceptualisation symbolique, à restituer autant que possible, aux choses mortes que leur conscience recueille dans le monde (les idées, les concepts, les théories), la dimension spirituelle de la Vie du Monde à laquelle ils demeurent rattachés.

La spiritualité originelle de la Franc-maçonnerie régulière, confirmée dans ses principes, en 1813

La spiritualité intrinsèque de la Manifestation du Monde redécouverte par la pensée contemporaine, est depuis toujours une évidence pour la Franc-maçonnerie initiatique régulière, et ce, pour deux raisons précises :

- La première tient au fait qu’en 1813, la Franc-maçonnerie britannique a choisi de conserver une distance critique vis-à-vis des « idées nouvelles » que la Franc-maçonnerie londonienne de 1717, et les élites des cours et des salons européens, avaient adoptées.

- La seconde tient au fait que les réformateurs/conciliateur de 1813 ont maintenu, au soutien de leur système initiatique, la spiritualité chrétienne héritée de la Franc-maçonnerie opérative, et ainsi, ont maintenu, en sous-jacence, la référence à la métaphysique du Mystère divin de la Manifestation du Monde, appelé aussi, Mystère de l’Incarnation de l’Esprit.

1 - La distance conservée à l’égard des conceptions rationalistes des « Moderns »

La première des raisons pour laquelle l’initiation régulière est restée spiritualiste, tient à la distance critique que la Franc-maçonnerie de 1813 a choisie de maintenir à l’égard des croyances en la toute-puissance de la rationalité théorique de la science et de la pensée spéculative que les Moderns avaient adoptées.

Les Antients, en effet, pensaient que la seule raison d’être de la Franc-maçonnerie spéculative était de poursuivre l’initiation des hommes dans la continuité de la perception spirituelle du Monde dont étaient pétris les participants à la construction des édifices religieux : les maçons opératifs, les tailleurs de pierre, les artistes, les artisans, les donneurs d’ordres, et tout l’encadrement administratif et spirituel nécessaire pour mener à bien de pareils ouvrages (clercs).

N.B. : Nous savons que servir la Gloire (la Manifestation du Dieu de Vie) était, pour les constructeurs de cathédrales, la tâche la plus noble de l’homme.

Aussi, les Antients reprochaient-ils aux Moderns d’avoir abandonnées les valeurs spirituelles que les métiers de tailleurs de pierres et de bâtisseurs d’édifices religieux, leurs avaient transmises, pour épouser imprudemment les idées nouvelles de la Renaissance. (Ouverture de la période historique d’émancipation culturelle de l’homme, dite des « Temps modernes » dont nous sommes encore tributaires aujourd’hui)

La divergence était lourde de conséquences puisqu’elle proposait pour la première fois, à la Franc-maçonnerie, de changer sa perception du Monde, en abandonnant au profit des idées nouvelles de libération séculière de l’homme, sa spiritualité fondatrice (qui propose elle aussi, bien plus profondément encore, la libération de l’homme, en l’initiant à la dimension libératrice de la spiritualité de la Vie du Monde).

Il s’agissait en fait de choisir entre deux orientations initiatiques opposées, l’une chrétienne, traditionnelle, qui conçoit l’homme, artiste libéré, au service de la Vie cosmologique ; l’autre antique, réactualisée à la Renaissance, qui conçoit un Monde de raison que l’homme domine par la force de son propre entendement.

Il s’agissait en fait de choisir entre deux humanismes, dont nous savons du reste qu’ils demeurent en discussion au sein de la Franc-maçonnerie mondiale, singulièrement en Europe, et partout où « les principes spirituels de régularité initiatique de 1813 », ne sont pas la référence initiatique.

La perception du monde spirituel par les Antients

Ce sont les conceptions maçonniques des Antients que l’acte d’Union de 1813 a retenues, mettant dès lors (chez les britanniques) la perception du Monde que portait en sous-jacence l’initiation régulière, à l’abri du courant de dé-spiritualisation qu’avaient engagé les « Moderns »

(Pour parvenir à cet accord, les « Moderns » avaient précédemment abandonné leur orientation « moderne », suite au travail accompli dès 1809 par The Special Lodge of Promulgation, dont la patente spécifiait qu’en application de la résolution du 12 avril 1809, il convenait de « faire connaître et rendre exécutoires les anciens Landmark auxquels il convenait de revenir. »)

La perception des limites du rationalisme objectif, par la pensée contemporaine

La pensée post-moderne comme on l’a vu plus avant, poussant jusqu’au bout la logique rationnelle, a fini par comprendre que la rationalité objective avec laquelle l’homme perçoit, conçoit et exprime formellement les événements du monde, s’inscrit en fait et nécessairement, non seulement dans les limites d’une perception sensorielle limitée, mais aussi et surtout, dans les limites des références conceptuelles à partir desquelles chaque homme perçoit le monde.

Cette perception des limites, dès lors qu’elle était interrogée, ne pouvait que déboucher sur la perception d’un au-delà des limites.

D’où la conceptualisation nouvelle qui s’en est suivie, d’une réalité plus totale, plus entière, plus complète que celle, partielle et dévitalisée, de l’homme strictement rationaliste. (La perception scientifique du monde-objet, appartient à cette deuxième catégorie)

Nous savons désormais que nos conceptions ordinaires de la réalité sont tributaires des concepts rationalistes, formels, objectifs, que le positivisme scientifique a inscrit dans notre vision du monde, à l’aune du réalisme idéel et dialectique, théorisé par le philosophe Hegel.

Autrement dit nos perceptions ordinaires se réfèrent à un monde dans lequel « Tout ce qui est réel est rationnel ; tout ce qui est rationnel est réel » (Hegel, Préface de la Philosophie du Droit) et donc à un monde qui, rejette par principe, le non-encore manifesté, l’imprévu et la liberté, et qui affirme que les échecs de la pensée rationnelle ne sont rien d’autre que les conséquences d’une insuffisance de savoir que les progrès de la science finiront par combler.

N.B. : On aura compris que ce fond de pensée contemporaine ordinaire qui habite notre perception du monde, est la continuation de l’ébauche de la pensée rationaliste qui fut celle des « Moderns » de 1717 à 1809.

Tout aussi rapidement, nous dirons que nous savons désormais que la perception rationaliste du monde est, non-pas fausse (comme l’affirment les passéistes qui croient que l’irrationnel correspond à la dimension sacrée du monde) mais qu’elle dépend des limites de la perception sensorielle et des références conceptuelles de l’humanité ordinaire.

N.B. : La perception dite « réaliste » est en fait un conceptualisme, une chosification du réel, une réification, un réalisme combinatoire d’idées platoniciennes, c'est-à-dire combinatoire de « mots substitués » auxquels la raison objective attribue une existence métaphysique réelle. La perception réaliste est nominaliste)

La perception totale du Monde

La pensée « post moderne » a compris que la perception du monde par les hommes (notamment celle légaliste de la Science du bien et du mal) est un a priori humain fait de perceptions infirmes et aveugles, parce que fermées à la dimension spirituelle de la vitalité du Monde.

Qu’elle est faite de perceptions qui ne saisissent et n’identifient que l’aspect résiduel, inerte, du réel ; que des « réalités objectives » mortes, mémorielles, nominales, laissées pour compte ; qui ne saisissent que des formes objectives, des squelettes, des ossements échoués sur les rives du flux insaisissable du déroulement continu de la Vie ; des objets desséchés dont les formes objectives laissent entendre confusément, qu’ils furent jadis habités par la Vie.

N.B. : C’est précisément cet esprit de vie perdu, (la parole perdue) que l’homme doit apprendre à retrouver, par l’initiation.

Comme on le voit, c’est en prenant conscience des limites de sa perception rationnelle, que la pensée « post-moderne » a mis rationnellement en évidence, la possibilité propre à l’homme d’une perception plus large, plus totale que la perception du réel objectif.

Elle a ainsi mis en évidence l’existence d’une perception totale, qui enveloppe les choses perçues dans un enroulement de sagesse, de force et de beauté, afin que ressurgisse la part d’esprit ( de vie) que la perception rationaliste obnubilée par les routines et les appétences utilitaires immédiates, ont écartées, en ne retenant que les attributs objectifs de la matière.

En interrogeant l’au-delà du réel objectif, la pensée contemporaine a ainsi redécouvert la perception totale du Monde ; celle que l’humanité connaît depuis toujours, mais qu’elle n’approchait jusqu’à présent, que par les modes religieux d’appréhension de la Manifestation totale. (Parmi eux, le mode initiatique traditionnel)

La pensée « post-moderne » a compris que dans tous les domaines de la connaissance, la perception du Réel Total (ou Monde spirituel), nécessite au nom même de la raison, la prise en compte de la part invisible du Monde, dont l’intuition humaine (en fait, l’aspiration à la connaissance totale) devine la présence sous-jacente, aux événements du Monde manifesté.

Elle a compris que l’invisible ne peut plus être rejeté dans le non-être, mais qu’il doit être pris en compte, car il est ce fond indéterminé, ce non-encore manifesté, cet obscur insaisissable par les sens et par la raison objective à partir duquel la raison humaine, exhume ses perceptions objectives.

Elle a compris que le rationnel, n’est pas « le réel total », car il n’est autre que cette figure émergente que la conscience sensorielle de l’homme, extrait de ce fond indéterminé et fluide d’événements du Monde que nous appelons l’apparition du manifesté.

L’intégration du mystère dans la connaissance spirituelle du Monde

Le Mystère, intégré comme partie prenante de la totalité du réel est devenu dans la pensée contemporaine, ce non- manifesté qui dessine sa présence dans les interstices de la perception rationalisée du Monde total. Il est ce que cachent en creux (et donc révèlent), les plis cachés de la raison raisonnante.

N.B. : Le professeur Bruno Pinchard (Université Jean Moulin-Lyon3) Écrivain et philosophe contemporain, conclut une étude intitulée « Lignes infinies, grandeurs évanouissantes : Guénon face à Leibniz », publiée dans les Cahiers du GREMME n°1, par ces mots :

« Les symboles de la Tradition accèdent à une rigueur méconnue que la philosophie romantique de la mythologie ou les Sciences humains ne peuvent épuiser. Leurs prolongements métaphysiques donnent accès à une intelligibilité dont l’esprit scientifique a toujours besoin, puisqu’il vérifie chaque jour que ses prédictions analytiques sont confrontées à d’effroyables synthèses dont le sens pour nous reste entièrement à conquérir.

Il pose ensuite l’alternative : « … Ou (bien) le monde est saisissable par le déploiement d’un algorithme linéaire, poursuivi jusqu’à l’infini, ou (bien) il est l’objet d’une transition de phase qui le projette dans une dimension dont l’unique voie d’accès est l’analogie. »

Ajoutant que « … nul désormais ne peut se considérer indemne » de cette alternative ; ou plus exactement de son dépassement nécessaire, car le Réel total, de notre point de vue et surtout du point de vue de ce grand et ancestral courant de sagesse qu’est le taoïsme, n’est que l’enroulement réciproque du visible et de l’invisible, du continu et du fractionné, du rationnel et du symbolique, du blanc et du noir, du Yin et du Yang, par lequel se tissent nos perceptions singulières de la Réalité totale.

La redécouverte de la sagesse des Antients

Nous voyons dans les citations ci-dessus, poindre une conception (rationnelle donc, mais non pas rationaliste) de l’être de l’homme, sujet capable de percevoir spirituellement le monde.

Nous voyons que sujet percevant le Monde, la conscience de l’homme apparaît plus clairement dans le Monde, comme une émergence non substantielle. Comme l’émergence corrélative de ces deux extrémités de la perception globale du Monde, que sont l’apparition de la manifestation fluide et originelle de la Vie cosmologique d’une part (Orient, Soleil, Jour), et la réception conceptuelle humaine de cette manifestation en laquelle disparaît la Vie de l’apparition, d’autre part (Occident, Lune, Nuit).

La première de ces deux perceptions du Monde manifesté, descend directement du Ciel (d’une transcendance) dans un état indifférencié (chute d’eau, anges) ; et la seconde, à l’autre extrémité, émerge symboliquement de la terre, en laquelle elle était descendue à l’état de réalité objective, de forme emblématique, de grain de blé, de semence, avant de, sous l’effet bénéfique de l’eau lustrale (l’eau lunaire, l’eau du gué où Jacob lutte avec l’ange, l'eau de Vie de la Samaritaine, au fond du puits), renaître à la vie totale, dans un état d’appartenance commune au Ciel et à la Terre (Épi de blé) et donc de nourriture spirituelle totale, que l’homme corrélationnel seul, peut assimiler.

N.B. : Ici, le mythe de Perséphone, les symbolismes du caducée d’Hermès, de la Danse de Jacob avec l’Ange et par-dessus tout, celui du Pavé mosaïque, symbole de la séparation du réel objectif et visible (carré blanc, diurne) et du réel spirituel non perçu, caché (carré noir, nocturne), présent au fondement de la Loge cosmologique du rite de style Émulation, prennent tout leur sens.

Comme on peut le voir, la pensée contemporaine accorde du crédit à la révélation chrétienne de la convergence en l’homme, du Ciel et de la Terre, ou encore, du crédit à l’incarnation de l’Esprit en l’homme conformément au modèle archétypal du Christ (fils du Ciel et la Terre, fils de Dieu et fils de l'Homme).

Comme on le voit la pensée contemporaine confirme la sagesse que les Antients avaient inscrite dans leur système initiatique de perception du Monde ; et que l’acte d’Union de 1813 a opportunément choisi de transmettre.

2 - La continuation de la spiritualité chrétienne

La seconde raison qui fait que les principes maçonniques de la Franc-maçonnerie régulière se révèlent aujourd’hui quasi prophétiques, tient au fait qu’en se positionnant, par fidélité, en continuateurs de la spiritualité chrétienne en laquelle étaient immergés culturellement les constructeurs d’édifices religieux et donc, en se positionnant dans la continuité du paradigme spirituel de la chrétienté, les réformateurs/conciliateur de 1813 ont maintenu dans leur vision du monde, la métaphysique du Mystère divin de la Manifestation, dont on mesure aujourd’hui à quel point, il a pu, voilà deux mille ans, bouleverser le paradigme antérieur de la pensée antique en introduisant dans la légalité conceptuelle du Monde grec, la primauté d’un Dieu totalement inconditionné et inconnaissable, mais qui a eu la bonté de se définir lui-même comme, « l’advenir de toute manifestation » , ainsi que l’indique la traduction, de Son Saint Nom révélé à Moïse sur le Mont Sinaï. (Le Saint Nom est celui du Tétragramme sacré sur lequel le deuxième degré initiatique du Rite de style Émulation, attire l’attention de l’initié lorsqu’il accède à la chambre du milieu, après la remontée de l’escalier tournant de la danse de Jacob avec l'Ange de Dieu et du nombre 5=angle-droit surmontant le cercle)

N.B. : La philosophie et les sciences contemporaines découvrent chaque jour un peu plus, la portée bouleversante de l’irruption dans la pensée occidentale, d’un Dieu qui s’est défini lui-même comme « l’advenir impermanent de toutes les choses manifestées aux hommes »

Chacun sait que la philosophie occidentale (et même l’ Église romaine), n’a eu de cesse, pour tenter de conserver la domination du rationalisme aristotélicien, que d’essayer d’inclure le Dieu chrétien, dans la définition grecque de l’Être. Mais c’était évidemment une entreprise vouée à l’échec, puisque le Dieu chrétien, en se définissant comme pure existence et comme impermanence d’advenir, s’est situé très précisément à l’opposé de la philosophie de l’Être. (D’où il résulte que le déisme est un concept illusoire, une excroissance, issue du rationalisme philosophique)

Dès lors, en décidant de perpétuer la spiritualité des bâtisseurs d’édifices religieux du Moyen Âge, la Franc-maçonnerie traditionnelle a sauvegardé les perceptions cosmologiques du monde de la Chrétienté et par là, les clefs spirituelles qui ouvrent les portes de la connaissance de la Vie sur le chemin de l’initiation à la spiritualité du Monde.

Viennent dès lors à l’esprit quelques citations évangéliques :

« Je Suis le chemin, la vérité et la vie » (Jean, 14,6) ; « Mon royaume n’est pas de ce monde » (Jean 18,36 – Il n’est pas dans ton monde à toi, Pilate) ; « Cherchez d’abord le Royaume et sa justice et tout cela vous sera donné par surcroît » (Matthieu 6, 33)

Et il n’est pas insensé de voir dans ces trois formulations de la vision chrétienne du Monde, les dimensions symboliques des trois degrés (ou portes) d’avancement de l’homme dans la voie initiatique régulière.

L’exception continentale

La « normalisation » instaurée par l’Union de 1813 dans le Monde de la franc-maçonnerie régulière internationale, fut sans effet sur le Continent européen (notamment en France), ou les Rites, originellement souchés sur la Franc-maçonnerie anglaise des Moderns de 1717, se sont dispersés en courants maçonniques divers, chacun d’eux cultivant son système particulier de Rite, par intégration de « hauts-grades » (ils étaient très nombreux dans les années 1740) censés fournir « l’enseignement supérieur nécessaire à l’initiation complète du Franc-maçon »

Dans ces systèmes les degrés dits « bleus ou symboliques » (en fait les trois degrés initiatiques du Craft de la maçonnerie régulière) sont placés sous la domination hiérarchique des Hauts Grades et acceptent par là-même, de considérer qu’ils ne sont pas, en eux-mêmes, suffisamment édifiants pour permettre l’initiation véritable.

N.B. : Cette domination des « Hauts grades » caractérise l’« écossisme » qui contrairement à certaines idées reçues, ne concerne pas seulement le Rite Écossais Ancien et Accepté, mais aussi tous les Rites continentaux.

L’écossisme est en fait, la croyance selon laquelle il existe des degrés initiatiques supérieurs à celui de Maître, de sorte que la plénitude initiatique ne peut être atteinte dans ces systèmes, qu’en parcourant la totalité des degrés hiérarchisés (ou grades) de l’ensemble du Rite. Dans l’écossisme, les possesseurs de grades supérieurs à celui de Maitre, sont admis et reçus en Loges bleues, avec les égards dus à la position hiérarchiquement supérieure que leur confère leur haut-grade.

La surenchère des Rites continentaux a son explication.

N’ayant pas connu le ressourcement spirituel issu de l’Union réformatrice de 1813, (dont les principes fondamentaux furent ensuite codifiés en « basics principles » de régularité) les courants européens n’ont pas questionné la distance initiatique qui sépare les principes spirituels de l’initiation (basics principles de régularité) et la connaissance révérencieuse d’un Rite présenté comme possédant en propre, de lui-même, une puissance initiatique. Ils prêtent dès lors une allégeance révérencieuse à leur Rite sans questionner la cohérence initiatique de ce dernier. Et ils le font, d’autant plus facilement, que les perceptions, encyclopédiques et érudites du Monde (rationalistes) auxquelles ils se réfèrent, les invitent aux surenchères des savoirs.

Ils font cela parce que leur conception rationaliste du monde leur a fait perdre de vue le sens originel de toutes les initiations, qui en tous temps et en tous lieux, n’a jamais été, autre chose qu’un acte religieux de réintégration de l’homme dans la dimension spirituelle du Monde.

Ainsi, nous pouvons comprendre pourquoi l’aggiornamento de 1813 a occasionné la séparation la plus profonde qu’a connue l’histoire de la Franc-maçonnerie, puisque les Rites continentaux ont continué, dans la logique rationaliste inspirée des « Moderns », la démarche de dé-spiritualisation de l’initiation maçonnique, qui au final, produira une Franc-maçonnerie d’inspiration déiste, et aboutira en 1877, à une Franc-maçonnerie totalement détachée de la perception spirituelle de la Manifestation du Monde.

N.B. : La branche dite « libérale » qui s'intitule parfois « a-dogmatique » (parce qu'elle n'impose aucune croyance particulière et accepte les athées) revendique totalement cette position, déclarant qu’elle poursuit la tradition d'ouverture et de tolérance (sociétale) de la Grande Loge des Moderns d'avant 1813.

Elle refuse les conceptions initiatiques auxquelles renvoient les « basics principles » de la GLUA, tout comme elle refuse de reconnaître, les grandes loges traditionnelles, qui en inscrivant leur maçonnerie dans un rigorisme religieux -par réaction antirationnelle viscérale- pratiquent une ségrégation confessionnelle (grandes loges exclusivement chrétiennes de Scandinavie). À noter que la Franc-maçonnerie régulière a, elle aussi, écarté de sa reconnaissance la Franc-maçonnerie ségrégationniste, car si la Franc-maçonnerie de 1813 est fondamentalement spirituelle, elle n’est pas pour autant dogmatique, dès lors qu’elle proscrit fermement toute référence partisane à une croyance confessionnelle particulière.

Ainsi donc, en référant son système initiatique à la puissance effective de la spiritualité présente dans le Monde, la Franc-maçonnerie régulière issue de l’acte d’Union de 1813, a de fait, donné à la Franc-maçonnerie une orientation qui apparaît aujourd’hui, parfaitement réaliste et atteignable sans artifices : rétablir (initiatiquement) l’homme dans une participation totale à la spiritualité intrinsèque du Monde.

Elle a prémonitoirement choisi une initiation maçonnique qui est aujourd’hui, pensable, crédible et donc parfaitement accessible aux hommes de notre temps.

Le Rite Anglais de Style Émulation

Il est significatif de constater que pour mettre fin aux divergences conceptuelles de perception du monde que connaissait la Franc-maçonnerie britannique, les réformateurs de 1813 se sont accordés, non pas sur le choix d’un Rite, mais sur les principes de perception du Monde qui fondent son système d’initiation à la spiritualité du Monde.

N.B. : On notera pour confirmation, qu’aujourd’hui encore, la GLUA, n’impose pas de Rituel officiel.

S’étant accordés sur les principes initiatiques à mettre en œuvre, les réformateurs de l’Union de 1813 ont immédiatement après, et très logiquement, choisi de confier à une commission mixte spéciale, le soin de retenir, parmi les pratiques existantes, les expressions symboliques et rituéliques les mieux adaptées à la mise en œuvre de ces principes. Dans ce contexte est né le Rite anglais de style Émulation.

Le Rite Anglais de Style Émulation, plus communément appelé « Émulation », doit son nom à « l'Émulation Lodge of Improvement » ou « Loge de Perfectionnement Émulation » qui fut, à partir de 1823 (date de sa création), l'une des loges chargées d'instruire les Francs-maçons des pratiques rituelles régulières conformes aux principes arrêtés par le Traité d'Union des deux Grandes Loges qui en s’unissant avaient constitué en 1813, la Grande Loge Unie d'Angleterre.

La première Loge « d'instruction » apparue dans ce contexte fut la "Stability Lodge" fondée en 1817. Quelques années plus tard, "L'Émulation Lodge of Improvement" est née sous l'impulsion de la Loge des Grands Stewards désireuse de transmettre le rituel conformément aux standards de perfection qui sont les siens.

Avec le temps, des différences sont intervenues dans « les manières de travailler », de telle sorte que ceux qui se référaient aux pratiques de "l'Émulation Lodge of Improvement" se réclamèrent d'un "Émulation working", que nous traduisons en France par « style » ou « pratique » Émulation.

Mais, Émulation n'est pas le seul "working" pratiqué aujourd'hui en Grande-Bretagne et ailleurs, puisqu’il existe aussi un « working » dit Stability (du nom de la Loge d'instruction du même nom) ou d'autres « workings » comme l'Oxford, le Standard, le Taylor...

N.B. : L’oralité étant la règle générale de toutes les pratiques rituelles en Franc-maçonnerie britannique et pas seulement celle des rites dits « anglais », « L'Émulation Lodge of Improvement » attendra 1969 (soit 146 ans) avant de publier son premier rituel « officiel ».

Le fond des divergences idéologiques des Antients et des Moderns

Pendant plus de 60 ans, de 1717 à 1813 en Angleterre, les deux orientations de la maçonnerie institutionnelle en présence, se sont affrontées autour de deux approches différentes de la perception du Monde.

Comme on l’a vu, les « Moderns » (les plus anciens, du point de vue institutionnel en Angleterre) étaient ceux qui, rattachés à la Grande Loge de Londres de 1717, étaient appelés « Moderns », parce qu’ils adhéraient prioritairement aux idées nouvelles qui après la Renaissance, sont devenues représentatives de la Modernité au sens historique de la période des « Temps modernes » Le courant de pensée des « Moderns » était celui des philosophies « des Lumières », globalement caractérisé par la croyance au Progrès de l’humanité, et à la puissance supérieurement libératrice de la raison, ainsi que par la mise à l’écart concomitante du paradigme médiéval de la Toute-puissance du Dieu chrétien.

Il s’agissait avant tout, pour les tenants de ce courant, de « sortir les Hommes des ténèbres du temps » et « d’éclairer toute choses à la lumière de la raison ». C’est ainsi que les philosophies rationalistes se sont employées au fil des siècles, à concevoir un monde en lequel Dieu est réduit au statut philosophique de Principe premier, ordonnateur originel du fonctionnement mécaniciste et immuable du Monde. (Le Grand Horloger). Avec E. Kant, la philosophie rationaliste qualifiera de « déiste » cette conception mécaniciste du fonctionnement des choses du Monde et de l’Homme et de Dieu. (Pensée dite d’Athènes, ville emblématique de la pensée antique)

Les « Antients » étaient ceux qui, en Angleterre, conduits par l’Irlandais, Laurence Dermott, avaient constitué en 1753 une « Grande Loge des Francs-maçons selon les anciennes institutions » appelée aussi « Grande Loge des anciens » inspirée de la Franc-maçonnerie irlandaise et opposée à « la modernité » de la Franc-maçonnerie de la Grande Loge de Londres. Les Constitutions de cette Grande Loge, rédigées par L. Dermott, portaient le nom quelque peu étrange d’« Ahiman Rezon »

Certes les « Antients » entendaient eux-aussi être considérés comme des Francs-maçons éclairés par « les idées nouvelles », et se détacher de la tutelle que les religions institutionnelles exerçaient sur la société et sur la pensée des hommes, mais ils considéraient que la Franc-maçonnerie dite spéculative, héritière de la Franc-maçonnerie opérative (et néanmoins spirituelle), du métier de bâtisseur (Craft), avait vocation à perpétuer l’objectif maçonnique premier de construction d’un Temple voué à la Spiritualité du Monde ; construction qui ne devait plus intervenir matériellement, mais, symboliquement « en l’homme », ici et maintenant, sur terre, pour, conformément à la pensée chrétienne d’accomplissement de la loi inscrite au cœur de la pensée juive, rétablir l’homme dans la dimension spirituelle de la Vie du Monde.

N.B. : Il s’agissait en fait, conformément à l’enseignement du Nouveau Testament, d’inviter l’homme à ne plus agir dans la superstition de la Loi, mais selon l’Esprit de la Loi.

Les « Antients » considéraient que la spiritualité chrétienne qui imprégnait les corporations des métiers de bâtisseurs autour de la symbolique de la pierre, avait, par sa vision nouvelle du Monde et de l’Homme, et par la recherche de l’accomplissement de la loi selon l’Esprit, mis fin au règne antique de la « légalité du monde» grec, et aussi à celui de la « morale formelle » de la pensée hébraïque. Kant, qualifiera de « théiste », cette vision de la relation spirituelle du cosmos avec l’homme. (Vision dite de Jérusalem, ville emblématique, de la chrétienté et plus encore de la Judéo-chrétienté)

L’influence des Lumières

Il est indéniable que la Franc-maçonnerie dite spéculative de 1717 a été fortement influencée par les grands esprits « scientifiques » des XVIe et XVIIe siècles (Royal société en Angleterre et Trinity collège en Irlande). La révolution galiléenne et la découverte du calcul infinitésimal par Leibniz et Newton a en effet, profondément modifié la conscience que l'homme avait de lui-même et de sa place dans l'Univers. Quant à la révolution dite « copernicienne », elle a substitué la vision d’un univers infini et homogène, au cosmos fini et hiérarchiquement ordonné qui était la référence de la pensée antique et médiévale, entraînant ainsi une révision complète des principes premiers de la raison philosophique et scientifique.

Ces nouvelles représentations de l’univers et de l’homme et de Dieu, ont eu des effets sur la pensée qui furent tout aussi spirituels que scientifiques, mais la constatation du formidable et indéniable changement de paradigme de pensée ainsi intervenu, ne doit pas nous empêcher de constater que coexistaient dans ce contexte, deux conceptions différentes de la modernité, l’une rationaliste qui est devenue dominante dans la mesure où elle s’est accompagnée de progrès des sciences et des techniques sans précédent ; et l’autre spirituelle, dont on constate aujourd’hui, que selon la prédiction célèbre prêtée (à tort) à André Malraux « Le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas », elle connaît un renouveau, l’homme de la rationalité ayant retrouvé le sens de la parole évangélique, qui rappelle à juste titre que «l’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole de Dieu. » (Luc 4,1-4)

Cette distinction entre deux modernités, (la deuxième restée longtemps dissimulée faute de concepts, indépendants des religions institutionnelles, aptes à l’exprimer), déborde largement la querelle des Anciens et des Modernes.

Elle sous-tend par exemple l’implication de la Franc-maçonnerie dans la vie politique, en Franc-maçonnerie dite libérale, ainsi que la remise en cause post-moderne de l'esprit historique (l’historicisme hégélien) en lequel Nietzsche voyait l'origine du nihilisme des Modernes.

En fait, nous savons (maintenant que sont apparues de nouveaux instruments critiques de pensée), que ce qui distinguait les Modernes des Anciens, était somme toute assez simple.

Les Anciens dans la pure ligne de la chrétienté des Évangiles, faisaient de la Justice l'enjeu de toute vertu, de toute éducation et de toute application de la loi, parce que pour eux, la Justice était une qualité propre à l’homme. Ils estimaient dès lors que l’initiation avait précisément pour mission de faire renaître et d’exalter le sens de la Justice qui exprime à lui tout seul, la spiritualité fondamentale du Monde et de placer ce sens de la Justice, dans le cœur des hommes afin qu’ils parviennent, précisément à participer à cette spiritualité, qui conduit le monde.

Pour les Modernes, la justice est un simple instrument de régulation sociale (On songe ici à Machiavel) et dès lors, la noblesse et les vertus en général, à supposer qu’elles aient une existence réelle, n’ont aucun intérêt.

Seule, la raison et la technique, doivent conduire les choses humaines dans le monde et de ce fait, prendre en charge le bonheur humain à travers la médecine par exemple (Descartes) ou à travers les législations démocratiques qui permettent aux hommes d'accéder à de nouveaux droits et à de nouvelles émancipations dans l’organisation matérielle du monde. (Rousseau)

Le dépassement du conflit

Ainsi que nous nous employons à la caractériser par notre série d’articles en cours, la Franc-maçonnerie régulière de 1813 a mis en évidence la vision spécifiquement spirituelle (qui se révèle très avant-gardiste aujourd’hui), de l’homme intervenant dans le ternaire de la perception du monde manifesté.

N.B. : Sur la vision de l’homme intercesseur, voir notre article précédent ici. Sur la croyance indispensable en la volonté révélée de Dieu, fondement de la régularité maçonnique, voir un article plus généraliste et plus ancien, ici. Sur la spiritualité ici

Sans rentrer dans les détails des divergences « des Antients et des Moderns », disons que les protagonistes des deux camps ont opportunément choisi de conserver les principes initiatiques les plus adaptés à la compréhension spirituelle du Monde et de l’Homme ; préoccupation qui exigeait d’abord et avant tout d’écarter soigneusement les syncrétismes et les exotismes en lesquels les « Hauts Grades » puisaient leur inspiration et leurs prétendues connaissances supérieures.

Ainsi est née, autour des symbolismes, de l’Échelle de la Manifestation du Monde, de la Pierre, et de la construction du Temple de la spiritualité, une vision cosmologique du Monde, que le Rite de style Émulation, promulgué en 1823 a inscrit dans la planche figurative de l’enseignement de son premier degré d’initiation.

Les principes de régularité initiatique du Craft, s’appliquent quel que soit le Rite

Représentatif de la stricte régularité maçonnique, le Rite de style Émulation a été à juste titre, adopté comme Rite des Grandes Loges de la Franc-maçonnerie régulière. Il est donc le Rite que pratiquent les Grandes Loges provinciales et la Grande Loge nationale, de la GLNF.

De plus, quels que soient les rituels adoptés par les Loges de la GLNF, la symbolique initiatique du Rite de Style Émulation, se doit nécessairement d’être présente, en équivalence, afin de respecter les principes initiatiques qui fondent la régularité maçonnique de 1813. Aussi, les trois degrés bleus ou symboliques de ces rituels, doivent-ils impérativement conduire, sans restriction aucune, à une initiation complète de Maître maçon, et non pas à une simple ébauche qui serait à perfectionner dans les Hauts Grades. La Franc-maçonnerie régulière forme des Franc-maçon, c'est-à-dire des hommes qui participent de la dimensions spirituelle de la Vie du Monde : pas des éternels candidats à une initiation qui n'en finit jamais.
On précisera que l’Arche royale n’est pas considérée en Franc-maçonnerie régulière comme un haut grade, étant originairement le 3ème degré initiatique du Craft des Antients (du système Irlandais), il peut donc être éventuellement (mais pas impérativement) adjoint, à titre de complément, au troisième degré.

RAMINAGROBIS

Ces précisions utiles pour la compréhension historique de l’initiation régulière, étant désormais apportées, nous poursuivrons, prochainement, notre analyse des mécanismes initiatiques de la Franc-maçonnerie de stricte régularité.

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