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16 septembre 2015 3 16 /09 /septembre /2015 12:27

Le mystère de la vie

Déjà, dans les temps antiques les hommes théâtralisaient « l’énigme de l’homme » autour des mythes et des mystères religieux.

« Parmi tant de choses frappantes, rien de plus étrange que l’homme. » (Sophocle – Antigone)

« Quel être, pourvu d’une seule voix, a d’abord quatre jambes le matin, puis deux jambes le midi, et trois jambes le soir ? » (Apollodore, Bibliothèque, III, 5, 8 ; Sophocle - Œdipe roi)

Mais avant comme après et encore aujourd’hui, qu’il s’agisse de religion, de philosophie, de morale politique et sociale : les épopées, les tragédies, les comédies, les satires et aussi la musique et la danse ; tous les arts, picturaux, musicaux, littéraires, architecturaux et, plus généralement encore, toutes les représentations formelles de la relations que l’homme entretient avec le monde et avec les dieux, témoignent d’une interrogation permanente du mystère de la vie.

Au point qu’un sentiment lancinant hante depuis toujours les chercheurs de sagesse et de vérité (religieux, philosophes, poètes), les invitant à voir dans l’interrogation continuelle des apparitions du monde, l’empreinte spécifique du vivant, et plus précisément s’agissant des humains, l’instrument qui soliloque le récit de leurs vies.

Les deux figures de la vie : La vie cosmologique du monde - ou Vie Céleste, et la vie du monde que vivent les hommes - ou Vie Terrestre

Considérant ces deux figures de la vie, comment ne pas voir que « le vivre de tout vivant » consiste à intégrer dans la demeure temporelle du monde « d’En-bas » les événements énigmatiques qui proviennent du monde « d’En-haut » ?

En adoptant l’épisode biblique de l’Échelle de Jacob, comme thème central de la planche tracée du premier degré du "Rite Anglais, Style Émulation", la « Lodge of Reconciliation des Antients et des Moderns », a délibérément choisi, en 1816, d’aborder l’initiation maçonnique traditionnelle selon le point de vue tout à fait précis que nous évoquons ci-dessus*. (On notera que ce point de vue est figuré par la colonne « B » du Temple du Roi Salomon, dont on sait qu’elle est emblématique du premier grade initiatique de la Franc-maçonnerie traditionnelle.)

On sait que Évangile de Jean (1-51), voit dans l’Échelle de Jacob l'exemplification de la vision chrétienne de l’homme, coproducteur sur terre, de l’œuvre de Dieu : « vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme » Jean (1-51)

Le Christ, Fils de Dieu et Fils de l'Homme, est vu comme l'échelle de la reliance et les anges de Dieu qui montent et qui descendent, figurent les échanges continuels entre le monde d’En-haut et le monde d’En-bas. Il s'agit de révéler aux hommes, non seulement l’aspect irréductiblement mystérieux des productions célestes (les évènements du monde cosmologique), mais aussi la façon dont les événements du ciel sont perçus et transcrits sur terre par les hommes (construction du récit terrestre du monde par l'intégration sensée des événements du monde céleste).

Ainsi, non seulement le Christ révèle à l’homme sa place dans le monde : recevoir sur terre, en images, les productions divines (fonctionnalité qui est propre à l’humanité en général, et que cette dernière exerce en bien comme en mal), mais de plus, il enseigne à chacun d’eux, la façon juste d’établir le monde terrestre dans la ressemblance divine (remontée de l'échelle) – attitude qui est l’objet précis de l’enseignement initiatique.

Le Christ est ainsi présenté comme l’initiateur, qui rend intelligible aux hommes le Verbe de Dieu. Et il est aussi le paraclet : celui qui commente le Verbe de Dieu en nous disant, non pas le contenu des paroles du Père, toujours énigmatiques, toujours nouvelles, toujours inédites*, mais combien il est important de savoir comment recevoir ces paroles afin de maintenir constamment la justesse divine dans le monde d’En-bas (cohérence, harmonie, proportions justes)

*le flux continu des productions du monde cosmologique donne aux événements leur dimension temporelle. De ce fait, chaque événement est différent puisqu'il apparaît à chaque fois, dans une dimension temporelle nouvelle. (Dans la dimension temporelle, qui est celle du monde cosmologique, l’objet X de l’instant « a » est différent de l’objet X de l’instant « b » de telle sorte que dans la temporalité du monde, l’objet X n’a pas d'existence à proprement parler. Seules les « images saisies en instantané » des objets : Xa, Xb, Xc, etc., peuvent être arrachées « au temps », c’est-à-dire saisies au passé, dans une dimension temporelle morte. C’est en réalité notre conceptualisation mentale qui rassemble « l’objet X (a,b,c) » sous un même nom, (sous une même étiquette nominale) en extrayant mentalement, X de sa temporalité.

Ainsi, la symbolique du songe de Jacob, permet à la Franc-maçonnerie traditionnelle de délivrer son premier message initiatique : l’homme est l’intercesseur, l’instrument conceptuel de l’instauration d’un monde terrestre bâti à partir des événements toujours énigmatiques et toujours imprévisibles, que le monde céleste fait apparaître dans la continuité du temps.

L’homme bâtit conceptuellement l’habitus* de sa vie, avec cette particularité (qu’il est essentiel de comprendre) - Le monde terrestre que chaque homme bâtit n’est que conceptuel et provisoire, car il reste entièrement sous la dépendance des prochaines productions énigmatiques du monde d’En-haut, lesquelles peuvent à tout instant, mettre à bas les habitus les mieux constitués. (C’est d’ailleurs ce qui se produit immanquablement lorsque survient l’heure de notre mort. Ne dit-on pas que, “quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui disparaît”, sachant que ce ne sont pas seulement des savoirs qui disparaissent, mais aussi une manière d’être, une façon singulière pour chaque homme, de percevoir le monde)

*au sens philosophique . L’hexis d’Aristote a été traduit du Grec en Latin au Moyen âge par habitus, et en Français par « manière d'être ».

Le Père, (le Monde d’En-haut, la Vie cosmologique), en effet, ne parle pas aux hommes dans un langage directement compréhensible. Il fait surgir « des événements » (au sens strict, un évènement est purement temporel et unique) dénués de signification explicite (comme en Grèce l’étaient les paroles de la Sybille du Temple de Delphes), semblables à « des paroles obscures », que l’homme perçoit selon la justesse et la perspicacité de son habitus*.

Parmi ces hommes, seuls les humbles, seuls ceux qui ont reçu l’initiation véritable, ont le pouvoir de recevoir et d’intégrer ces paroles dans le monde d’En-bas, dans la justesse et dans la joie : « Je suis le chemin, la vérité, et la vie. Nul ne vient au Père que par moi. » (Jean 14,6)

*les événements énigmatiques « du ciel » sont souvent perçus par les hommes comme injustes, comme non rationnels, comme immoraux. (Pourquoi tant de souffrances et tant d’événements injustes dans le monde ?) En fait les événements du ciel ne sont ni injustes, ni irrationnels. Ils sont simplement énigmatiques aux yeux des hommes car ils sont ce qu’ils sont, c’est-à-dire dans une transcendance située au-delà du bien et du mal. (Seuls les hommes moralisent. Pas les Dieux !)

L’évanescence du monde terrestre, tel que créé par l’homme

En commençant son cycle d’initiation ternaire par la symbolique de l’Échelle de Jacob, la Franc-maçonnerie spéculative de la réconciliation a réinscrit la démarche initiatique dans l’ésotérisme chrétien des origines dont elle a hérité par son ancrage dans la Franc-maçonnerie de métier : L’homme « fils » de la relation du Ciel et de la Terre, n’est « vivant » que pour autant qu’il maintient la vitalité de sa relation avec le divin.

Et bien qu’il soit vrai que toutes les révélations religieuses apportent le message d'un lien entre l’homme et le divin, l’originalité du message christique est que l’homme n’est pas pensé comme un être, mais comme un devenir : Il n’y a pas de réalité humaine fixe, il y a seulement les perpétuelles fluctuations d’une conscience individuelle engendrée par la relation trinitaire d’un Fils disant « sur terre », selon l’Esprit, les évènements qu’il reçoit du Père.

C’est pourquoi il est écrit dans Genèse (1,26) que l’homme a été créé à l’image et à la ressemblance divine, le verset suivant (1,27) répétant cette formule avec une insistance particulière : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa ; mâle et femelle il les créa » Cette répétition en miroir, surmontée d’une complémentarité sexuée, renvoie :

- à l’idée que les manifestations divines ne peuvent être fixées conceptuellement (images) sur terre, par l’homme, que dans un espace de manifestations conceptuelles opposées (entre rigueur et miséricorde, par exemple ou encore, entre deux lignes parallèles dont l’une figure Moïse et l’autre Salomon) ;

- à l’idée que par sa manière d’être (de vivre), l’homme manifeste le verbe divin sur terre, dans le langage des abstractions fluctuantes qui naissent, dans les limites de l’espace sus-évoqué. Il le fait dans la dualité des épousailles de l'ombre et de la lumière, lesquelles interviennent en proportion variable de ces deux composantes, à l’intérieur des limites susdites*; l’épousaille la plus édifiante intervenant dans la verticalité intermédiaire du non-temps de Midi. (Celle de « Midi le Juste » que poétise Paul Valéry)

*Il s’agit en fait de toutes les oppositions inter reliées possibles : mâle et femelle, noir et blanc, nuit et jour, manifesté et non encore manifesté, joie et peine, rond et carré, ciel et terre, etc.)

L’héritage de la Franc-maçonnerie de métier

Le Rite maçonnique de style dit « Émulation » (majoritairement pratiqué par la Franc-maçonnerie mondiale régulière, elle-même, majoritaire dans le monde), a la particularité d’avoir été élaboré par une commission mixte dite « de réconciliation des « Antients et des Moderns » chargée de déterminer la tradition initiatique la plus conforme aux origines de la Franc-maçonnerie ;

L’objectif final de cette commission était de « réguler » une pratique maçonnique commune porteuse de cette tradition, et de l'inscrire dans une démarche initiatique complète en trois degrés, ayant le degré de Maître comme apothéose (Arche royale incluse).

Il s’agissait en fait de préserver la cohérence initiatique la plus aboutie de la Tradition maçonnique de l’époque, et de ne pas laisser s’installer le foisonnement anarchique des récits légendaires qu’un certain intellectualisme fumeux et dilettante, se plaisait à promouvoir sous la forme de grades maçonniques prétendument supérieurs à celui de Maître.

*La course aux grades prétendument supérieurs, est un exercice distrayant. Elle permet de maintenir les impétrants en haleine en leur proposant de détailler les innombrables facettes du mystère de l’homme, que la Bible exprime abondamment. Elle retarde par ce moyen l’échéance à laquelle la révélation initiatique est susceptible d’intervenir, l’aboutissement du chemin initiatique parcouru étant sans cesse repoussé vers des degrés encore plus supérieurs. Il en résulte une ascension qui se veut longue et difficile afin de laisser entendre que seuls les persévérants parviendront au sommet. Dans l’intervalle, nombre de titres flatteurs, rétribuent cette persévérance. Cette surenchère de titres n’est pas sans intérêt distractif et culturel puisqu'elle nous exerce à l'herméneutique biblique et chevaleresque, mais elle aboutit finalement à une impasse. Les adeptes finissent par constater qu'au final le système n'offre pas une initiation effective, et dès lors ils se consolent en affirmant que l’art de la Franc-maçonnerie n'est que la continuelle et héroïque recherche d’une initiation totale à jamais inaccessible. C'est ainsi que l’initiation s’anéantie dans la recherche perpétuelle… de l’initiation.

Les secrets des Anciens devoirs

Compte tenu de l’objectif d’initiation authentique recherché par la commission de réconciliation des « Antients et des Moderns », les avis convergent pour considérer que la Franc-maçonnerie « des Antients » s’est finalement imposée comme étant la plus authentiquement porteuse du courant initiatique originel tel qu’il était présent dans les « Anciens devoirs du métier ».

De ce fait, le rite de réconciliation a conservé la pensée de l’ésotérisme chrétien originel, celle que les métiers de constructeurs d’édifices religieux, transmettaient en secret à leur membres*.

*Cette transmission était indispensable pour la réalisation des ouvrages religieux et l’exaltation du sacré, mais elle demeurait strictement secrète dans le métier non seulement pour conserver le privilège d’un savoir rare, ainsi que les libertés et privilèges qui s’attachaient au métier, mais aussi, pour ne pas encourir l’accusation d’hérésie, que l’Église romaine du Moyen-Âge, instruisait contre tous ceux qui s’écartaient quelque peu de sa doctrine officielle.

C’est pourquoi, alors même qu’il privilégie les références bibliques vétérotestamentaires (chrétienté réformée et anglicanisme des concepteurs, obligent), le rite Émulation peut être considéré comme porteur de la pensée initiatique du christianisme évangélique primitif, tel que la patristique (les Pères de l’Église) « la disputait » en des controverses philosophico-théologiques très ouvertes et très subtiles, hautement représentatives du bouillonnement culturel de la chrétienté naissante.

N.B. : Rappelons que le christianisme est né à la convergence des pensées d’un monde occidental au sein duquel les très vieilles civilisations méditerranéennes s'étaient ouvertes à l’influence du continent indien (l'Empire d’Alexandre le Grand), et aussi à celles des pays nordiques et d’Europe centrale jusqu’en Asie (avec l’Empire Romain).

On rappelle aussi que la domination dogmatique de l’église romaine s’est imposée lorsque devenu religion officielle de l’Empire au IVème siècle le christianisme impérial s’est fondu dans les institutions impériales. Pendant dix siècles, il restera la principale force structurante de tout le Moyen-Âge, lequel a commencé à la chute de l’Empire romain d’Occident à la fin du Vème siècle pour finir à la Renaissance, à la fin du XVème siècle en France.

Pendant tout le Moyen-Âge, la papauté exercera son pouvoir spirituel (et aussi temporel et culturel, car la papauté n’est pas étrangère au fait que la Renaissance est apparue d’abord en Italie) sur toute l’Europe occidentale. Elle s’est retrouvée à ce titre en conflit permanent avec l’Empereur du Saint Empire romain germanique, qui lui aussi revendiquait l'héritage de l'Empire romain.

La Franc-maçonnerie spéculative

Au Royaume Uni, c’est au 16ème siècle que les pouvoirs régnants ont écarté radicalement la tutelle de la papauté, permettant (entr’autres) aux Loges maçonniques de se libérer plus ouvertement des dogmes de l’Église romaine. Ce n’est donc pas un hasard si le Royaume-Uni fut le creuset initial d’une Franc-maçonnerie « spéculative » inspirée d'une conception de l’homme conforme à celle de la chrétienté originelle.

*Dans la chrétienté institutionnelle et dogmatique, catholique romaine, la scolastique aristotélicienne dominait la pensée officielle de la société (et aussi de l’Université qui au Moyen âge est liée à l’Église catholique). Le Thomisme (les écrits de Saint Thomas d’Aquin) y régnait en maître. On peut définir la scolastique comme une philosophie théologique qui applique la logique aristotélicienne à l’interprétation des Saintes écritures considérées comme la source unique et supérieure de toute vérité. ("Les Lumières de la foi"). Nous dirons que selon cette pensée, Dieu prend la place du Souverain Bien, qui est la clé de voute de l'idéalisme philosophique platonicien.

C'est parce qu’elle était porteuse en secret, d’une pensée originale établie autour de l’ésotérisme évangélique, que la Franc-maçonnerie du Royaume Uni, libérée de la crainte du dogmatisme de l’église romaine et de la pensée scolastique dominante, a pu s'extraire du cadre strict des secrets de métier, pour devenir ouvertement spéculative.

*Cette libération de l’emprise de la pensée scholastique fut aussi le fait de la Réforme protestante, (Luther reprochait à l’église romaine d’avoir été paganisée par Aristote) même si la Franc-maçonnerie, par son organisation plus secrète et placée sous la protection de Princes cultivés, a conservé sa fidélité à la ligne ésotérique chrétienne originelle porteuse d'une pensée fondamentalement antidogmatique. Pour l’ésotérisme chrétien originel, le monde de Dieu est un mouvement de création permanente qui ne vit et ne trouve d'expression sensée sur terre que par la juste mesure que lui accordent les hommes. Dès lors, les fixations de la pensée dans une rigidité non vivante, telles que écrire, fixer, graver sont proscrites comme idolâtres (comme attachement vain à des choses mortes) ; selon la même exigence, la loi n’a pas à être abolie car elle possède sa vérité, mais à être accomplie, c’est-à-dire, sortie de sa rigidité littérale pour donner sa juste mesure ; enfin la connaissance verbale ne suffit pas car seul est vivant le prononcé correct du Verbe de la vie.

Par la suite, les philosophes des Lumières et de la Modernité, enthousiasmés par l’efficacité technique des lois du déterminisme causal mises en évidence par les sciences expérimentales, utiliseront le cadre des Loges maçonniques pour développer des conceptions de plus en plus rationalistes au point qu'ils finiront par évacuer l’ésotérisme chrétien, noyau fondateur de toute la démarche initiatique de la Franc-maçonnerie spéculative.

De nos jours, (et depuis le XIXème siècle), le réalisme positiviste règne en maître dans la culture ordinaire de la société mettant à mal les sciences initiatiques, suspectées à priori de véhiculer des « superstitions d’un autre âge »

Cependant, dans les milieux les plus éclairés, les bouleversements* occasionnés par des disciplines nouvelles comme l’épistémologie scientifique ou les apports anthropologiques des sciences humaines ont suscité l’émergence d’une pensée critique radicalement antirationaliste (on dit souvent « post rationaliste » car si cette pensée conteste le rationalisme comme système d'élucidation du monde et du vivre, elle n’est pas pour autant, irrationnelle).

*On songe aux bouleversements que la théorie de la relativité générale a occasionnés à la vision mécaniciste du monde (galiléenne, newtonienne, cartésienne) On songe aussi aux apports des théories quantiques, de la cybernétique, et aussi, aux édifiantes théories anthropologiques des comportements humains.

De nos jours, la pensée rationaliste est très fortement battue en brèche.

Non seulement la métaphysique redevient pensable, mais de plus, sa prise en compte est désormais requise comme nécessaire à la cohérence globale de la pensée phénoménologique (voir notamment les recherches du professeur Renaud Barbaras -Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne- sur la Phénoménologie de la vie).

Désormais, la prise en compte d’un Univers vivant, et non plus seulement spiritualiste et mécaniciste, (celui du dualisme cartésien de l'âme et du corps machine) contribue à la gestation de nouveaux paradigmes au sein desquels l’initiation maçonnique retrouve une crédibilité de principe, sans revenir pour autant à un traditionalisme inintelligent. Ainsi, la philosophie redécouvre la singularité métaphysique de l’homme comme intercesseur « corrélationnel entre l’étant transcendant et ses modes de donnée subjectifs »

N.B.: Le crédit accordé à l’initiation maçonnique s’était lentement dégradé pour deux raisons :

- pour des raisons internes, l’initiation n’étant plus transmise que selon le formalisme étroit (un psittacisme robotisé) dans lequel le courant conservateur la maintenait par incompréhension de la méthode et du contenu initiatique ;

- pour des raisons externes, étant donné le profond mépris dans lequel, certains Rites prétendument supérieurs, tiennent en Europe, l’initiation traditionnelle. Certains Rites estiment ouvertement que l’initiation traditionnelle du Maître maçon, est puérile eu égard au système supérieurement élaboré de connaissance qu'ils proposent : « Vous (les Maîtres maçons) ne voyez pas bien, vous ne comprenez pas bien » (4ème degré du REAA)

Le songe de l’échelle de Jacob

Le Livre de la Genèse (28:11-19) nous apprend que Jacob sur le chemin de Canaan, fuyant la colère de son presque jumeau Ésaü, (à qui il avait par ruse dérobé la bénédiction d’Abraham qui revenait à Ésaü par droit d’ainesse puisque Jacob est né le second, tenant Ésaü par le pied), fit halte sur le mont Moriah et s’endormit en état de grande inquiétude. Il redoutait ce qui allait advenir de lui, après la transgression dont il s’était rendu coupable.

Il fit alors un songe qui lui révéla que bien que mis en forme (joué, matérialisé) par les hommes, l’ordre du monde terrestre ne dépend en réalité, que de Dieu. (« Que ce lieu est redoutable ! Il n’est autre que la maison de Dieu, c’est la porte du ciel » Genèse (28:11-19)

Il comprit alors que sa conception de l’ordre du monde (et donc que sa crainte concernant la transgression qu'il avait commise) était vaine, puisque nul ne peut savoir par avance quelle sera la réalité, que Dieu fera advenir demain. Rien ne permet de préjuger de l’avenir puisque la liberté de création de Dieu est totale, (totale et redoutable), de telle sorte que si l’ordre du monde apparaît très souvent comme devant se continuer selon une certaine logique terrestre, cet ordre n’est pas pour autant immuable, dès lors que l’inconnu de l'avenir de Dieu laisse la possibilité d'un bouleversement du monde de demain.

L’inconnu divin apparaît ainsi comme une brèche de liberté ouverte dans l’ordre déterministe du monde, dans laquelle se glisse en image, la liberté des hommes. Car dès lors que la porte du ciel est ouverte à tous les possibles, tous les possibles sont également concevables pour l’homme. Il est possible que cela qu’il désire advienne, comme il est possible que cela n’advienne pas.

*N.B. : C’est parce que la liberté génère un monde dans lequel l’ordre laisse place à l’incertitude que les hommes préfèrent souvent les tourments de la captivité, à une liberté jugée trop aventureuse. (trop énergivore)

À noter que c’est sur ce même Mont Moriah, que Salomon édifiera plus tard le Temple de Jérusalem réalisant ainsi la promesse que Jacob avait faite à Dieu. (« Cette pierre que j’ai érigée en stèle sera une maison de Dieu et de tout ce que tu me donneras, je te compterai la dîme » (Genèse 28,20) Les prières et les sacrifices offerts dans le Saint Temple signifient ainsi la volonté de maintenir l'alliance entre Dieu et les hommes ; alliance qui ne demeure vivante que si l’homme accepte de soumettre ses visions conceptuelles du monde (de plier « sa nuque raide », ses conceptions rationalistes du monde), à l’acceptation sincère de la réalité des manifestations du monde cosmologique qui, parce qu’elles viennent d’En-haut, s'imposent en absolues et incontestables vérités. (« Que ce lieu est redoutable »)

On notera enfin dans la planche tracée du premier degré Émulation, que le songe de l’échelle fait aussi allusion au don de la Bible comme herméneutique de la juste relation du Ciel et de la terre.

Et l’on notera aussi qu'elle caractérise le monde d’En-bas, comme celui de l'horizontalité et de la dualité terrestre du pavé mosaïque par laquelle les apparitions d’En-haut, sortent de leur énigmatique indétermination initiale, pour prendre place entre les lignes parallèles extrêmes de la rigueur et de la miséricorde, selon une juste proportion de sagesse, de force et de beauté, (telle un triangle rectangle vertueux inscrit dans le cercle du divin sur terre)

L’activité consciente

Ainsi que le suggère la symbolique biblique du songe de Jacob, l’activité « consciente »* des vivants que nous sommes, consiste à évaluer et à intégrer, sans cesse, la réalité processuelle de la vie du monde d’En-haut, telle qu’elle se manifeste à notre perception. Au sens psychologique cette activité consciente correspond « à la vie que nous vivons »

NB. : Nous désignons ici par « conscience », toutes les relations perceptives et interprétatives que « les vivants », (dont l‘homme), entretiennent avec leur environnement (avec l’extériorité que nous percevons dans notre intériorité). Il s’agit aussi bien, de relations spontanées de type réflexe, instinctif ou intuitif, toujours connotées de plaisirs ou de déplaisirs ; que de relations logiques de type « intellectuel », tissées de lois et de concepts. De fait, la séquence de perception/intégration du monde, va de la mise à distance (sur laquelle nous aurons à revenir car elle n’est en rien « naturelle »), à l’image, puis de l’image au concept (à la forme raisonnable), et enfin, du concept à l’expression langagière.

Le souci du lendemain, hante la vie des hommes

Nous avons vu que vivre pour chacun de nous, consiste à confronter notre vision du monde aux apparitions venues du monde d’En-haut. Mais, d’un point de vue phénoménologique, nous constatons aussi, que ces apparitions, à peine perçues, s’effacent instantanément dans la fuite du temps. Et nous constatons alors, que nous nous retrouvons à nouveau, face à l’inconnu des apparitions à venir de la vie du monde.

C'est de cette façon que les hommes vivent, en permanence « dans le souci » de l’advenir (comme le dit Heidegger) ; dans la préoccupation obsédante de savoir quelle va être la suite de leur présent. « Pourvu que ça dure ! » s’inquiétait Laetitia, la mère de Napoléon Bonaparte. Plus philosophiquement, nous dirions que les hommes sont sans cesse confrontés « à l’inconnu de l’horizon phénoménologique » autrement dit, à l’inconnu des phénomènes de la vie du monde qui adviennent continument autour d'eux. (« Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel des nids ; le fils de l’homme, lui, n’a pas où poser sa tête. » Matthieu 8, 20)

Et il convient ici de prêter une attention particulière au fait que les manifestations processuelles de la vie réelle du monde adviennent comme des réalités pures, dures et implacables, indifférentes à nos souhaits, à nos espérances, à nos faiblesses comme à nos forces, bref indifférentes à notre « humanité » Les apparitions divines ne sont pas morales. Elles sont situées par-delà le bien et le mal. (Seules nos interprétations sont morales)

Dès lors, l’advenir effectif de la réalité du monde sonne toujours comme un verdict implacable de justice : Ce qui advient, advient. Parfois cela convient. Parfois cela ne convient pas. C’est ainsi. À nous de nous adapter ! Car les réalités de la vie sont sans compromission possible de sorte que nous n’avons pas d’autre choix que de « faire avec », comme le dit avec fatalisme, le bon sens populaire.

Et c’est bien parce que nous savons au fond de nous-même que l’avenir « sera ce qu’il sera » que nous nous empressons d’imaginer le contraire en plaçant notre confiance dans des implications* logiques que nous tirons de la vie d'aujourd'hui, pour nous projeter dans la vie de demain.

*Ces projections sont celles que nous imaginons à partir des perspectives que nous offre la continuation de l'ordre logique du monde qui nous habite. Ce monde conceptuel de référence (qui nous habite,: habitus), est celui que nous bâtissons sans cesse en nous même, en fonction des événements passés du monde, tels que nous les avons perçus et assimilés dans le passé. C'est celui que nous souhaiterions voir se continuer dans la logique que nous avons adoptée comme perception présente de la vie, et aussi enfin, celui que nous allons devoir peut-être remettre en cause eu égard aux réalités (implacables) qui se manifesteront demain.

C’est cette construction continuelle du monde bâti par chacun de nous, en chacun de nous, que la Tradition désigne comme « le monde d’En-bas »

Le Dieu vivant ou l’inconnaissable lendemain

Nous sommes inquiets parce qu’au fond de nous-même, nous savons par expérience, que l’avenir ne dépend pas de nos désirs, (même raisonnables), mais de cette transcendance temporelle créatrice de l’advenir véritable, que nul ne peut connaître d’avance et que nous appelons Dieu.

Ce Dieu « de l’inconnaissable lendemain » est l’énigme absolue au sens Eckartien du terme. C’est en effet un Dieu qui ne se laisse pas circonscrire par la raison humaine, car il est un « Dieu vivant » c’est-à-dire, disposant du pouvoir inconditionné de manifester aux hommes, dans une temporalité processuelle ininterrompue des événements toujours inédits.

Ce Dieu est la possibilité de « tout ce qui fut, de tout ce qui est, et de tout ce qui sera » car il est « le Maître du Temps »

Il est aussi « le Maitre de Justice » car, inconditionné au-dessus « des lois naturelles » qui régissent nos conceptions du monde ordinaire, il ne se confond pas avec l’Être absolu du rationalisme des philosophes. N’étant pas « le dieu raison » des philosophes, il commande aux lois de la raison, et ses décrets ne sont en rien déterminés par ces lois.

Phénoménologiquement, (et en adoptant la terminologie que Rudolf Otto utilise dans « Le Sacré » Petite Bibliothèque Payot) ce Dieu est le numens, le numineux. Il est « cela qui se manifeste » dans la fulgurance d’un présent toujours nouveau. Sa manifestation est celle d’une absolue supériorité de puissance (la majestas, la souveraineté absolue) et c’est aussi, celle d’une énergie, en tant que force de Dieu, qui bouscule le monde et le soumet selon une liberté de création qui ne connaît ni obstacle, ni repos. Aussi ce Dieu est-il toujours, perçu avec quelque frisson et honoré avec respect.

L’initiation maçonnique traditionnelle du premier grade

La transcendance temporelle créatrice de l’advenir véritable des événements du monde, (le Dieu de l’Échelle de Jacob), est à la fois la possibilité d’une prévision raisonnable (selon les lois de la raison appliquées à notre perception conceptuelle du monde présent) mais aussi la possibilité d’un advenir autre, compte tenu de la totale liberté dont dispose la création divine.

Comme le révèle la symbolique de l’Échelle de Jacob, l’initiation traditionnelle de la Franc-maçonnerie, place les hommes dans une situation très particulière vis-à-vis du monde.

Elle fait d'eux les coproducteurs du monde terrestre : à la fois des obligés absolus à l'égard des événements qui s’imposent d’En-haut, mais en même temps des transgresseurs possibles de l'ordre du monde « ayant la possibilité de proposer à Dieu de changer l'ordre du monde »

De fait, la liberté de l'homme ne peut intervenir qu'en Alliance avec la puissance divine. (Si Dieu lui propose le rôle de transgresseur du déterminisme terrestre)

Mais cette possibilité de liberté est toujours à haut risque. Elle suppose de la part de celui qui l'assume beaucoup de courage, de vitalité et de confiance en l'avenir. Elle suppose aussi, pour ne pas sombrer dans l'impétuosité et l'activisme velléitaire, qu'il sache comment recevoir, interpréter et assimiler avec justesse, les événements que nous envoie le monde d’En-haut.

C'est pourquoi dans une prochaine étude, nous examinerons la dimension initiatique du second degré traditionnel du rite de style Émulation.

RAMINAGROBIS

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Published by Raminagrobis
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commentaires

Arsène Mutin 13/01/2016 17:57

Mon TCF Raminagrobis.
J’avais lu ton article dès sa parution sans faire de commentaire à chaud.
L’opération a demandé quelques efforts à mes pauvres cellules grises, mais j’ai beaucoup aimé ce que j’ai découvert.
J’avoue qu’étant écossais de naissance et de culture, ma connaissance du Rite Emulation est celle d’un « touriste » ayant souvent visité des loges qui y travaillent, dès mes jeunes années de maçon.
Par les temps qui courent, il est à peine avouable d’être au REAA comme si on se trouvait marqué au fer rouge par le SCPLF.
Le temps fera son œuvre, heureusement, et j’espère que, chacun pour ses degrés, la GLNF et le SCNDF sauront revenir à la lettre et à l’esprit des rituels anciens d’avant la grande lessive laïcisante précédant le grand délire mégalomaniaque.
En te redisant que tes articles sont lus et appréciés (certes dans un silence timide) par de nombreux frères, je voulais surtout te souhaiter ainsi qu’aux frères de Septimanie une heureuse année 2016.
Bien fraternellement,
Arsène.

Myosotis de Septimanie 14/01/2016 11:45

Très cher Arsène,
Je ne me fais aucun souci pour tes cellules grises qui d'évidence sont toujours aussi actives et toujours aussi performantes.
L'écossisme restera une plaie maçonnique, une boursouflure de suffisance, aussi longtemps que ses Suprêmes Conseils prétendront détenir la vérité aboutie de la tradition initiatique maçonnique avec des degrés "supérieurs" qui ne sont pourtant que des développement illustratifs -certains édifiants mais certains autres, assez bébêtes- des arcanes initiatiques que la Franc-maçonnerie régulière dispense par son processus initiatique complet en trois degrés. La question qui se pose et sur laquelle je me propose de réfléchir prochainement, est de savoir si les trois premiers degrés du REAA, sont véritablement initiatiques en eux-mêmes, ou si, comme le révèle l'histoire du Rite, ils n'ont été intégrés que comme simples bouche-trous, comme préliminaires à la véritable initiation qui serait celle, en 33 degrés, des Suprêmes conseils irréguliers.
Vaste programme.
Je souhaite à mon tour une excellente année 2016, à toi même et à tous les frères de ta Province.

le voyageur 19/09/2015 08:12

TC Raminagrobis,
un vieux F décédé, encore plus ringard que moi (pourtant c'est difficile!) disait que (au moins à la GNLF) tous les FF devraient être initiés à "Emulation" puis, une fois MM, choisir le rite qui pourrait lui convenir.
C'est séduisant: avec l'expérience de mes voyages, je pense que les anglo-saxons ont maintenu l'idée de l'origine:
- Réunir des hommes décidés à trouver l'Esprit sans forcément passer par la case bac+6.
j'ai pu constater que les autres rites (plus ou prou) passent beaucoup de temps à autre chose que maintenir la Tradition.

Myosotis de Septimanie 22/09/2015 10:41

Très cher Voyageur,
Oui, c'est bien ça ! Les Francs-maçons du "Royaume Uni" ont régulé la tradition maçonnique, dans son esprit et dans sa méthode originaire. Le principe étant que l'initiation maçonnique se transmet par les trois degrés traditionnels.
Pourquoi, malgré ce, des degrés supplémentaires à perte de vue, sont-ils apparus ?
Parce que les trois degrés initiatiques ne produisent généralement pas le fruit de l'initiation
(Les raisons de cet échec : transmission non spirituelle, ignorance, clubisme, intellectualisme, attente d'accéder aux Hauts grades pour s'investir, etc.)
Pourquoi l'initiation en Loges bleues semble impossible à beaucoup ?
Parce que l'initiation est confondue avec l'illumination mystique. (qui relève d'un processus d'une autre nature que l'initiation).
L'initiation c'est la coopération spontanée par la connaissance spirituelle de la tâche commune de l'humanité, selon les vertus de chacun.
L'illumination mystique fait peur. Elle est à priori quasi inaccessible, (à supposer qu'elle soit souhaitée) par chacun d'entre nous.
Et de toutes façons elle sépare du reste du monde (le qadosch, en latin et en chrétienté, "le saint" c'est le séparé transcendantal).On notera que cette perspective est si effrayante qu'il a fallu très vite que les hauts grades (chez ceux qui pratiquent ces degrés) organisent un système de redescente sur terre : celui des "avatara", sachant que les "avatara" sont les formes personnifiées, du principe ultime (celui qui a manifesté le monde) qui s'incarne à nouveau : « L'ayant façonné, il y entra. » (Taittirîya Upanishad, II, 6)
Ce pis-aller n'améliore pas, évidemment, le système. Car bonjour la condescendance, de tous ces dieux, diplômés "es-sainteté", qui reviennent sur terre pour nous instruire !
Difficile de lutter par conséquent.
D'un côté la Franc-maçonnerie traditionnelle avec ses "Maîtres petitement initiés", qui ne produit que des hommes ordinaires, tout juste bons "à rejoindre leurs compagnons de travaux" (Rite Emulation) ;
Alors que les "Hauts grades" (du moins le REAA, version écossiste) produisent des dieux diplômés, qui reviennent vers nous et qui, dans leur grande bonté, acceptent de nous encadrer et de nous instruire.
Alors vous avez le choix : Quel cursus choisissez-vous ? Simple initié ou dieu vivant sur terre ?